À l’atelier, je mène actuellement le projet d’une linogravure à l’élaboration relativement complexe : deux plaques « perdues » pour obtenir six couleurs, et même davantage si l’on compte le blanc du papier et les teintes obtenues par superposition. Une troisième plaque pour le trait. Les initiés comprendront. Pour les autres, il faut savoir que le procédé repose sur le fait que chaque couleur nécessite un passage sous presse, et donc une phase de gravure distincte. Il s’agit par conséquent de décomposer l’image à réaliser par ses couleurs prises individuellement, puis de la recomposer progressivement au fur et à mesure des passages sous la presse. Cela demande un effort de réflexion, un travail d’ajustement et de calage très précis des zones colorées, tout en veillant aux mélanges et aux accords obtenus à la fois par la juxtaposition et la superposition.
J’ai eu alors la tentation de demander à une intelligence artificielle générative de faire ce long et délicat travail de dissociation des six couleurs à partir de mon dessin préparatoire. À la fois pour m’aider à clarifier et à distinguer chaque calque, aussi pour gagner du temps et des efforts. Mais je le faisais également avec une arrière-pensée pleine d’a priori, un brin provocatrice, comme si je pressentais ce qui en découlerait et qu’il me fallait seulement vérifier. Résultat conforme à ce que j’imaginais : le descriptif technique et théorique des étapes était plutôt bien relaté, mais on peut le trouver facilement dans n’importe quel livre sur le sujet. En revanche, si j’avais utilisé les images de plaques et de calques générées par cette supposée intelligence, j’aurais entièrement dénaturé —pour ne pas dire détruit— le projet initial, sa forme, son mouvement, son rythme. En un mot : son expression.
Je suis alors retourné à l’atelier pour tout reprendre au début, par les moyens empiriques, concrets, éprouvés. Au milieu des calques, des crayons et des feutres, des repérages, des calages, des essais d’encres, des multiples recoupements, j’ai eu la démonstration, si besoin en était, que le temps que je voulais gagner en m’adressant à cet interlocuteur dénué d’âme était un sale temps. Un temps pourri par l’illusion du mieux faire, d’une perfection et d’un savoir glacés. Ce temps court, ce mensonge instantané si séduisant me priverait donc de celui de l’atelier, long, très long parfois, celui de l’apprentissage incessant, nourri de ses recherches, de ses hésitations, de ses tentatives, le temps le plus précieux qui soit, celui de la pensée en marche où l’effort et la conscience de cet effort sont vécus comme éléments de l’image, tout comme l’intuition, l’erreur, l’analyse, le recommencement, mais aussi et surtout le hasard et les changements apportés par l’idée qui évolue, se déplace, une idée accidentée qui prend forme avant de se perdre et de renaître autrement.
C’est être vivant que d’avoir conscience de cet effort et de la préciosité de ce temps, de nos capacités à générer par nous-mêmes imagination, réflexion, concentration, réaction, improvisation, d’avoir la satisfaction (à défaut de celle de l’image obtenue, mais c’est bien cette imperfection latente dont il faut débusquer la faille pour tenter de la combler qui nous pousse à continuer, encore, encore, jusqu’au bout) tout ce que l’IA tente de lisser : un travail tempéramental. Dans ces domaines artistiques, les IA ne sont pas des outils au service de la création mais bien au service de la paresse et de la stérilité. Le paraître avant l’être. Elles ôtent toute aspérité, toute personnalité, toute marque. La tentation est grande, très grande, car les résultats sont immédiats et flatteurs au premier abord, à la surface. Nombre d’artistes se font prendre à leur glu. Exigence et sincérité envers le travail et envers soi-même suffiraient pourtant à nous permette de faire un choix. Le mien est fait, je reste à l’atelier et continuerai d’y réaliser, dans un temps long à mille lieues de la délétère quête d’immédiateté, des œuvres imparfaites, expérimentales, mais personnelles et assumées comme telles. Je garde l’atelier comme on garde la chambre, à cultiver moins le résultat que la recherche et la découverte, pour des œuvres toujours perfectibles qui ressembleront à ce que les IA ne généreront jamais : ce que je suis.