légitimité

Harouel, ou la (très) grande falsification

Peut-on souhaiter la mort d’un livre ?

Le pilon, et le plus vite possible, c’est tout ce que je souhaite à “la grande falsification” de Jean-Louis Harouel. Un tel tissu de contre-vérités historiques (de l’art) et de positions autant primaires qu’extrémistes ne mérite pas mieux, à mes yeux.

Pourtant, j’apprécie en général les essais, analyses, pamphlets, charges, traitant de l’art contemporain, non pas pour entretenir une méfiance et une prudence vis à vis de ce qui se crée aujourd’hui, mais pour garder recul et discernement devant les courants, modes, idéologies, et impostures qui se mêlent à la foisonnante et passionnante création d’aujourd’hui. En découvrant un nouveau livre sur le sujet sur la table d’un libraire, je me suis pris à le feuilleter. Et fus frappé d’étonnement, puis de colère, puis de rage en y découvrant un acharnement délirant contre tout ce qui dans l’art d’aujourd’hui n’est pas non seulement de la peinture, mais aussi de la peinture réalisée (je cite) “à l’ancienne”, dans “le respect des traditions”. En résumé, la thèse de ce triste sire consiste à affirmer que l’invention de la photographie a été un désastre pour les peintres qui, ne pouvant plus réaliser de portraits ou des paysages de la même qualité descriptive que les photographes, ont dû, pour la plupart, renoncer à leur art. Ceux qui ne l’ont pas fait se sont mis, pour rebondir, à peindre, selon JLH, n’importe comment et n’importe quoi. Le premier peintre dégommé par cet incohérent est Manet, qui a (pauvre homme) perdu la troisième dimension tellement indispensable à la figuration. Suivent les impressionnistes, puis Cézanne, Gauguin, et tous les autres. Picasso évidemment est épinglé (“désastre artistique de son œuvre surabondante”, rien que ça…) ainsi que Kandinsky, Ernst, et j’en passe. Ceux qui trouvent grâce à ses yeux sont ceux qui poursuivent l’œuvre de peinture réaliste, fidèle à la tradition, en respectant “l’exactitude des lieux, des êtres et des choses” (même lorsqu’il s’agit de scènes ou de paysages imaginés). A condition tout de même que cette exactitude reflète la beauté de la réalité. Sinon, à l’index ! Lucian Freud avec son “entreprise négative” par exemple, est abject, hideux, monstrueux, etc. Le plus tordu est l’amalgame que l’indélicat crée sournoisement en insérant régulièrement dans son petit tour de l’histoire de l’art récent une énumération des pires dérives artistiques de l’art contemporain, “Merda d’Artista” de Manzoni ou les fumisteries dispendieuses de Koons par exemple.

Je n’ai pas acheté ce livre, je me serais reproché d’avoir donné le moindre centime à ce personnage. J’ai attendu de le trouver dans une bibliothèque pour le lire attentivement. Cela n’a pas été bon pour ma santé : énervement, coups de colère, accès de violence rentrée… Je me suis demandé s’il fallait en parler ici, sans risquer de lui faire une publicité qu’il ne mérite pas. Mon seuil de tolérance est atteint. Mais j’ai considéré que de telles positions montrent bien le manichéisme des positions générales sur l’art contemporain, que les amalgames simplistes qui en découlent sont dangereux et qu’il serait bon de clarifier quelques points : par exemple, le sinistre auteur dénonce quelque part dans ses éructations malsaines la main-mise de l’art officiel institutionnalisé sur les lieux d’art, et sur certains artistes, cela au détriment de bien d’autres qui n’arrivent pas à se montrer. Il a raison, a priori, mais pour lui, ces pauvres artistes délaissés et méprisés par les institutions sont uniquement et exclusivement ceux qu’il aimerait voir glorifiés, ceux-là mêmes qui font un art passéiste, traditionnaliste, quasi intégriste, nourri de lieux communs, de clichés, de bons sentiments régionalistes ou nationalistes, une peinture dégoulinante de niaiserie religieuse ou historique, de supposées grandes valeurs que je ne partage pas. Dans la forme, j’exprime souvent ce fait avéré : les institutions font des choix artistiques tendancieux, discutables, discriminatoires, sous prétexte d’avant-gardisme et d’”émergence”. Mais dire cela ne me rapproche pas pour autant de ce personnage infréquentable et ne fait pas de moi un réactionnaire extrémiste. Notre fâcheux est resté coincé, (c’en est atterrant) à David et aux “pompiers” qui ont suivi, il encourage ceux qui continuent à sévir, et il est finalement aussi tendancieux que ceux qu’il dénonce. Je pensais qu’un agrégé de droit (mais apparemment désagrégé en histoire de l’art) et diplômé de Sciences Po (c’est sur la 4è de couverture) était suffisamment intelligent pour comprendre et admettre que la naissance de la photographie a été au contraire un formidable tremplin à la liberté de la peinture et des artistes, qui pouvaient enfin se débarrasser des codes traditionnels de représentation, pour faire parler leur propre raison, et leur véritable sensibilité. Qu’ils pouvaient désormais ne plus mettre leur art au service d’une cause, ou d’une pensée collective, mais bien à celui de leur humanité individuelle. C’est sans doute cela que le malsain appelle la décadence de l’art. Il ne supporte pas l’importance prise pas la personnalité des artistes. Leur indépendance d’esprit, finalement. Monsieur ne se prive pas aujourd’hui de faire conférence sur conférence à propos de cette décadence, dans des milieux aussi peu recommandables que le Club de l’horloge ou Radio-Courtoisie… Son livre a même reçu le prix Renaissance, qui est bien autre chose qu’un gage de qualité littéraire, me semble-t-il…

Discuter de tout, mais pas avec tout le monde : resté sans voix en lisant le chapitre sur les régimes totalitaires qui seraient “responsables” de l’expansion de l’art moderne aux Etats-Unis, le raccourci illégitime qui fait de la peinture le seul art digne de ce nom, ou la conclusion abrupte et obtuse, je ne veux pas entrer dans une contre-argumentation de toutes les stupidités énoncées. Inutile, et vain. Me vient plutôt, pour revenir au postulat introduisant le livre, une phrase de Brassaï :

“La photographie, c’est la conscience même de la peinture. Elle lui rappelle sans cesse ce qu’elle ne doit pas faire. Que la peinture prenne donc ses responsabilités.”

Je vais de ce pas rendre (vomir) ce livre à la bibliothèque, en espérant qu’il se perdra à jamais dans les rayonnages.

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